Advanced

La Tunisie vue par une Tunisienne (Le Gri-Gri)

March 08, 2006 08:39PM
Le Gri-Gri, 26 janvier 2006

http://www.lesamisdugrigri.com/index01.html

Carnet de route
La Tunisie vue par une Tunisienne

Après quelques mois d’absence, l’auteur de ce carnet de voyage revient dans son pays à l’occasion des fêtes de fin d’année.


Premier contact
Le siège de Tunis Air, avenue de Friedland, dans les beaux quartiers de Paris. C’est un local ultramoderne, spacieux, digne des plus grandes compagnies avec toutefois une particularité : le portrait de Ben Ali trône, immense, au beau milieu.

Le voyage
Je m’envole pour Tunis le 25 décembre. Couac à l’enregistrement : Tunis Air ne tolère aucun excédent de bagages. Du coup, la queue se déplace vers le box de la compagnie pour payer. Il faut bien compenser la hausse du prix du kérosène ! J’arrive à l’aéroport Habib Bourguiba de Monastir. Je l’aime bien, c’est l’un des rares lieux publics en Tunisie où l’on voit encore le nom de Bourguiba écrit en grand. Ailleurs, Ben Ali a karchérisé les traces de son encombrant prédécesseur. À la douane, les Tunisiens qui résident en France sont épargnés, pas de fouille des bagages. On les soupçonne moins de commerce illicite que les locaux.

Arrivée à Sousse, ma ville natale
C’est une ville portuaire d’environ 200 000 habitants, située à 140 km au sud de Tunis. Elle vit de l’industrie (agroalimentaire, huile d’olives, textile…). À propos de textile, le gouvernement tunisien vient d’offrir un terrain au groupe Benetton (43 millions d’euros de chiffre d’affaires) qui y a construit une nouvelle usine. Il paraîtrait que Benetton s’est engagé pour une durée de 15 ans sur le site. Le tourisme est l’autre grande ressource de Sousse. Le groupe Fram y possède un siège situé à l’hôtel El Hana. Ironie du sort, en 2002, j’ai croisé le représentant de Fram Tunisie lors de l’occupation du siège parisien du voyagiste par l’association Droits devant ! On manifestait contre l’affrètement d’un avion pour expulser des sans-papiers. Il avait nié toute implication de Fram et m’avait assuré de sa profonde sympathie pour les Tunisiens.
Sinon, deux grandes familles possèdent des pans entiers de la ville. Les M. et les D. pour ne pas les nommer. Les M. détiennent les hôtels, les usines de matériaux de construction et des oliveraies. Les D. possèdent, outre des hôtels, la première clinique de la ville, les élevages de poissons en collaboration avec l’Italie, certains de ses membres siègent au conseil municipal et le beau-fils dirige l’équipe de foot locale, l’Etoile Sportive du Sahel, une des plus prestigieuses du pays. Il vient même de construire le premier complexe olympique de la ville. Sousse serait-elle candidate aux Jeux Olympiques ?

Le monoprix de Sousse
Eh oui, Sousse a son City Marché. On y trouve des produits importés et rares, comme des champignons et des asperges. Les prix dépotent, du genre un avocat à 4 euros et du maïs en conserve à 13 euros. Le tout pour un SMIC à 155 euros ! Dans le taxi du retour, j’écoute Jawhara FM, une nouvelle radio qui passe des témoignages de citoyens sur la vie quotidienne en cette période de fêtes.


Coup de gueule d’un auditeur qui peste contre la hausse du prix de l’huile d’olives — à presque 4 euros le litre— alors que la Tunisie en est le second exportateur mondial. Une indignation unanimement partagée par tous les citoyens. Après la révolte du pain sous Bourguiba, la révolte de l’huile sous Ben Ali ?

Direction Tunis
Le lendemain, je file vers Tunis. Sur l’autoroute Sousse-Tunis, les péages et les aires de repos sont privés. D’après la rumeur (en Tunisie, la rumeur est source officielle d’information), ils appartiendraient à la famille Trabelsi, la famille de Mme Ben Ali. Je fonce vers le centre commercial sur la route de la Marsa. Le parking est bondé. Les voitures algériennes et libyennes la disputent aux luxueuses berlines tunisiennes. Toujours selon la rumeur, nos voisins consommateurs ont sauvé l’arrière-saison touristique. On y trouve les mêmes enseignes qu’en région parisienne (Naf Naf, Du Pareil au Même, Pier Import, Marionnaud...) mais on échappe à Mac Do. Les prix sont du même niveau qu’au Monoprix de Sousse et, comme on est vendredi, jour saint en Islam, on ne vend pas d’alcool.
La Tunisie est vraiment un pays contradictoire. La presse regorge de pubs pour des soirées de la Saint Sylvestre dans les grands hôtels et… d’annonces pour des voyages organisés vers la Mecque. Pendant que certaines Tusiennes font le tour de la ville à la recherche de LA robe de réveillon, d’autres tournent en quête d’un tapis de prière et d’accessoires de pèlerinage. Mais qu’on se rassure, elles ont toutes un point en commun : la Golf TDI et le téléphone portable/caméra !

Soirée de réveillon à Sousse
Je suis la seule femme dans la queue d’un magasin d’alcool. On me regarde. No comment ! Ici, les femmes aussi boivent et fument… mais pas en public ! Les prix des soirées de réveillon sont pure folie : des menus à 60 et 90 euros avec langouste et homard, la bouteille de champagne se vend à 215 euros. Soit le prix d’un aller simple pour Paris !
Le 1er janvier, la ville tourne au ralenti mais le Tunisien pense déjà à l’étape suivante : l’Aïd el Kébir. Les ventes clandestines de mouton commencent et la spéculation sur les prix repart de plus belle. Ça débute à 250 euros, soit presque deux fois le SMIC en Tunisie ! Et donne lieu à toutes sortes de magouilles. Un vieux monsieur s’est fait voler son argent et son mouton sur un marché. En tentant de courser les voleurs, il a chuté et fini aux urgences. C’était sur radio Jawhara FM ! Les langues se délient au royaume de Ben Ali… Mais ne rêvez pas. Tant que ça tourne autour de l’assiette on peut toujours causer. Mais si ça s’approche de la tête alors là….

L’étrangère
Subject Author Posted

La Tunisie vue par une Tunisienne (Le Gri-Gri)

Lecteur Assidu March 08, 2006 08:39PM