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Amorce d’un débat,by Nejib Chebbi

March 13, 2006 02:37PM









J’ai cru déceler un véritable cri de détresse dans le texte collectif « à propos d’une dérive ». C’est pourquoi je m’empresse de répondre à ses auteurs, espérant pouvoir les rassurer et les inviter à examiner de plus près les choix qui s’offrent aujourd’hui à la gauche tunisienne.



Aussi vais-je relever au préalable notre accord sur l’essentiel, à savoir:



- qu’une politique ferme face à l’autoritarisme est «le seul choix (laissé à la gauche) pour redresser le pays, imposer le respect des droits humains, impulser une véritable démocratisation des institutions et engager la société tunisienne sur la voie de la justice sociale »

- que la triple revendication (liberté d’association, liberté d’_expression et libération des prisonniers politiques) portée par le mouvement du 18 octobre constitue « le socle indérogeable pour toute vie démocratique future dans le pays et pour l’émergence d’une citoyenneté tunisienne véritable »

- que «La citoyenneté est l’accès de toutes et de tous à tous les droits » et qu’à cet égard «le mouvement islamiste an-Nahdha doit pouvoir jouir du droit à l’existence et à l’_expression libre dans la légalité démocratique, au même titre que toutes les composantes de l’opposition non reconnue, et participer ainsi aux débats, à la confrontation d’idées, qui sont l’essence même de toute démocratie ».

- et enfin que le débat avec les islamistes est « non seulement souhaitable mais nécessaire ».



A quoi se ramènent donc nos divergences. J’ose affirmer qu’elles se limitent à deux questions et à deux questions seulement.

La première concerne la « précipitation » que nous aurions mise à passer une alliance avec les islamistes. La seconde concerne, quant à elle, ce débat pernicieux avec les islamistes puisqu’il « postule le consensus avant toute discussion, (…) mettant (ses protagonistes) sur les rails d’on ne sait quel pacte démocratique ».



Ce sont là deux questions intimement liées, qui se conditionnent mutuellement et que nous tenterons d’examiner successivement.



Unité d’Action et Alliance



Nous n’allons pas nous quereller sur les mots. Convenons pour la clarté du débat qu’une unité d’action se distinguerait d’une alliance par l’étendue de son programme et sa durée dans le temps. Dans ce sens et parce que ses membres ont délibérément limité leur entente à trois revendications libérales de base et ont conditionné l’avenir de leurs rapports par l’issue d’un débat sur des questions hypothéquant l’avenir de la démocratie dans notre pays, le collectif du 18 Octobre constitue aujourd’hui une unité d’action qui écarte pour le moment toute entente sur un programme alternatif et relègue à l’avenir toutes les questions relatives à la transition démocratique ( réformes constitutionnelles, réformes législatives, d’élections libres, etc..).



Cette unité d’action est elle prématurée ? Nos amis, auteurs du texte, semblent le penser mais le simple bon sens et les besoins les plus élémentaires de la lutte politique dans notre pays semblent indiquer le contraire.



Sur un plan de simple logique, il n’est point de doute que dans une dictature de type présidentialiste, tous les pouvoirs sont confondus entre les mains du chef de l’exécutif qui se soumet toutes les institutions au moyen des services de sécurité. Dans un tel régime la règle est de confisquer aux citoyens leurs libertés fondamentales et de les soumettre à toutes formes de pression. Dans une telle situation toutes les forces victimes de l’oppression ont intérêt à joindre leurs efforts pour recouvrer leurs droits. Leur éparpillement ne peut profiter, en toute vraisemblance, qu’au maintien du statu quo. Dans le cas de notre pays, l’ensemble des formations politiques souffrent de l’oppression et ont un intérêt évident à unir leurs efforts pour activer une libéralisation de la vie politique. Les islamistes parce qu’ils subissent à l’étape actuelle la plus forte pression sont intéressés, plus que d’autres, par l’établissement de telles alliances. Mais la gauche l’est-elle moins ? A elles seules, ses forces propres sont elles capables de provoquer, dans un temps prévisible, une libéralisation qui se fait attendre depuis plus de quinze ans ? Si tel n’est pas le cas que peut-elle craindre de joindre ses efforts à ceux d’autres tunisiens auxquels elle reconnaît le droit d’exister et de participer pacifiquement à la vie politique ? Le bon sens serait incapable de trouver une seule raison qui justifierait cette réticence. A moins que l’on craint, sans vouloir trop le reconnaître, que cette libéralisation ne profite à des adversaires idéologiques ou politiques et que l’on préfère s’en protéger à l’abri du statut quo! On ne saurait trop le soutenir sans piétiner ses propres credo démocratiques et tomber dans l’attitude éradicatrice dont on se défend avec la dernière énergie.



Sur un plan plus pragmatique, deux expériences récentes sont venues prouver, par la positive, que cette unité d’action répondait aux exigences de la lutte pour la liberté dans notre pays et qu’elle était, à ce titre, source d’une grande mobilisation. Je veux parler du sit in des avocats d’avril 2005 qui a réuni des avocats d’obédiences diverses (communistes, islamistes, nationalistes, libéraux et autres… ) et qui en raison de cette unité, de cette diversité et de la justesse de la cause qui les a réunis ( l’affaire Abbou) a pu mobiliser tout le corps des avocats et dans son sillage la magistrature elle-même.



La deuxième expérience est celle de la grève de la faim du mois d’octobre qui s’est distinguée par la même diversité et par une capacité de mobilisation encore inégalée. Des centaines de tunisiennes et de tunisiens, de toute obédience, de différents secteurs d’activité et de différentes régions du pays, ont défilé quotidiennement dans le local des grévistes pour leur apporter soutien et exprimer leurs attentes et leurs espoirs pour l’avenir du pays. Et les tunisiennes et les tunisiens ne se sont pas contentés de soutenir cette lutte, ils y ont pris part dans le cadre de comités formés à travers tout le pays et dans l’émigration.



L’espoir soulevé par le mouvement d’Octobre ne s’est pas limité aux seuls tunisiens, il a gagné leurs amis démocrates étrangers et soulevé une véritable vague de sympathie dans différents pays maghrébins, arabes, européens voire nord américains. En témoignent la série d’articles parus dans la pesse internationale, les reportages diffusés dans les médias, les manifestations de soutien dans plus d’une capitale et les visites de délégations internationales aux grévistes eux-mêmes. Toutes ces forces ont loué la clarté des revendications, leur caractère judicieux, impérieux et unitaire. La délégation du Collectif du 18 Octobre qui s’est rendue en Europe au lendemain de la grève a pu mesurer l’enthousiasme et l’attente qu’a provoqué ce mouvement chez les forces rencontrées, Communistes, Socialistes, Verts, Trotskystes, Syndicalistes, Sénateurs, Députés de toute obédience. Aucun de ces partenaires n’a soulevé de réserve à propos de la participation des islamistes au mouvement. Toutes ont au contraire loué le caractère unitaire du mouvement qui a mis fin à l’éparpillement de l’opposition tunisienne qui donnait jusqu’alors « l’image d’une nébuleuse chaotique et rongée par les luttes intestines ». Tous ont souligné qu’ils comprenaient que l’union de tous était nécessaire pour l’émergence des conditions d’une compétition véritable. Le même espoir, la même attente exprimés par les tunisiens eux-mêmes !



La simple logique, donc, tout comme l’expérience pratique ne semblent pas plaider en faveur du caractère prématuré, voire périlleux de cette unité d’action mais attestent, au contraire, qu’elle constitue un impératif qui a par trop tardé à se manifester et qui est porteur d’un grand espoir démocratique dans notre pays.



Un débat avec les islamistes pourquoi ?



Nous n’avons abordé jusque là la question de l’unité d’action avec les islamistes que sous l’angle des impératifs de la tactique politique, une tactique qui n’a rien de politicien mais qui répond aux besoins les plus impérieux de la lutte pour les libertés dans notre pays.

Nous allons envisager maintenant les rapports avec les islamistes d’un point de vue plus stratégique.



Les islamistes sont des tunisiens, nous en avons convenu, nous n’allons pas les jeter à la mer. Nous reconnaissons au contraire leur droit à la participation politique, voire leur droit éventuel à être portés au pouvoir par les urnes. Cela est déjà le cas en Turquie et en Palestine, cela pourrait être le cas au Maroc en 2007. Nous allons donc cohabiter avec eux et pour cela convenir avec eux des règles fondamentales de cette cohabitation, en clair des termes du pacte démocratique qui doit unir tous les tunisiens. Un pacte qui délimite les fondements intangibles de la société démocratique, dans le cadre desquels et dans les limites desquels se déroulera la compétition entre forces politiques rivales. La démocratie ne peut s’établir ni se stabiliser sans un consensus national sur son contenu. C’est ce consensus qui doit constituer le substrat du pacte démocratique d’aujourd’hui et de la constitution de le deuxième république de demain.



Le débat avec les islamistes doit avoir ce contenu prioritaire. Nous devons déployer tous nos efforts – et le cas échéant exercer toutes les pressions en notre pouvoir- pour parvenir à un accord qui fera que la démocratie ne soit pas un simple tremplin pour quelque forme de totalitarisme que ce soit. La démocratie moderne, celle que nous voulons, loin d’être une forme d’arbitraire populiste constitue au contraire l’exercice d’une souveraineté populaire limitée et encadrée par les droits inaliénables des individus et des minorités.



Sur la base d’un tel pacte et dans le cadre d’une telle constitution l’alternance entre équipes portant des programmes différents, reflétant des intérêts sociaux et des ancrages culturels différents, pourra se dérouler pacifiquement et périodiquement.



Les islamistes tunisiens sont ils prêts à cette aventure ? C’est précisément là l’objet et l’objectif du débat. Il n’est pas nécessaire d’en anticiper les résultats mais tous les observateurs attestent d’une évolution favorable qui autorise l’espoir.



Est-ce renier ses convictions démocratiques ou de gauche que d’envisager les problèmes politiques d’un point de vue national, c'est-à-dire sous l’angle des intérêts globaux de la communauté nationale à laquelle appartiennent tout autant la gauche que la droite, les libéraux que les conservateurs ? Est-ce se renier que de tenir compte des impératifs de la transition démocratique et, d’un point de vue plus stratégique, de ceux de la stabilisation démocratique et de s’y atteler dès aujourd’hui ? Nous sommes nombreux à ne pas le penser et à croire au contraire.



Les rédacteurs du texte collectif pensent que l’unique rôle de la gauche (et du débat qu’elle devrait engager avec les islamistes) devrait consister à présenter un projet alternatif « et à la politique autoritaire du régime et au projet totalitaire de l’islam politique », que préconiser « un pacte démocratique avec les islamistes » c’est « gommer les différences » avec eux et « faire la politique sans les idées ». Ils soupçonnent ceux qui prônent cette politique de « parier » sur les desseins géopolitiques « imaginés pour nous par des puissances tutélaires où la donne de l’islamisme modéré est considérée comme incontournable ».



Ces assertions me semblent procéder d’une conception intellectualiste de la politique qui perd de vue les données du contexte. S’il est vrai, d’un point de vue principiel et théorique, que la raison d’être de chaque courant est de présenter un projet alternatif à tous les courants rivaux et concurrents, il est non moins vrai que son rôle ne peut se limiter à cet impératif de propagande mais consiste au contraire à proposer de manière prioritaire des solutions pratiques aux problèmes que connaît un pays donné à un moment donné de son histoire. Aussi des projets de société différents peuvent-ils converger à un moment donné sur un programme politique commun. La politique, comme le sport ne se jouant qu’à deux, les blocs se constituent plus sur les programmes politiques que sur les choix idéologiques ou « projets de société ». Et pour parler concrètement de la situation de la Tunisie d’aujourd’hui, où l’autoritarisme de l’Etat bloque toute _expression libre, ne pas donner la priorité aux besoins de la libéralisation de la vie politique et de la transition démocratique et ne pas constituer les blocs selon ce critère prioritaire c’est tout bonnement compromettre toute concurrence véritable entre projets sociaux rivaux et réduire la lutte politique à des querelles de chapelles sans incidence appréciable sur la vie des gens.



Nous ne pouvons par ailleurs occulter plus longtemps l’évolution qu’a connue l’islam politique au cours des quinze dernières années, ni la place qu’il occupe dans l’évolution des sociétés islamiques vers la démocratie. L’Union Européenne a procédé, de son côté, à une réévaluation de ce phénomène sur la base d’études circonstanciées. Ces études font état d’une différenciation au sein de la mouvance islamiste entre Jihadisme, Soufisme et Islam politique. Ce dernier se distinguerait du Jihadisme par l’abandon de la violence comme moyen de lutte politique et par l’adoption du cadre national (marocain, égyptien, tunisien, etc..) comme cadre de son évolution. Il se distinguerait du Soufisme (qui se réfugie quant à lui dans la sphère de l’édification de l’individu) par son investissement du champ politique. Ignorer ces appréciations et bien d’autres plus anciennes, notamment les études des islamologues américains, à un moment où les islamistes commencent à accéder au pouvoir au moyen des urnes, comme cela est le cas aujourd’hui en Turquie, en Palestine et très probablement demain au Maroc, et persister à considérer que ceux qui tiennent compte de cette évolution confirmée par l’expérience de leur propre pays comme de simples spéculateurs qui « parient sur les desseins que préparent les puissances étrangères pour notre région » c’est tout bonnement se cacher la réalité et condamner le projet de gauche et sa culture à n’être qu’ une simple nostalgie. Il est évident à ce propos que l’évolution du seul discours islamiste ne constitue point une garantie suffisante pour l’avènement de la démocratie et sa stabilisation. C’est le rapport de force qui oblige tout un chacun à respecter ses engagements. Il est instructif de noter à ce propos que la réussite de l’expérience turque tient aussi bien à l’évolution de l’islamisme turc qu’au contexte interne et international dans lequel se trouve la Turquie. Il est de même important de remarquer que Hamas n’a remporté la victoire électorale qu’à 59 000 voix de différence et qu’elle a à gérer la moitié de l’électorat palestinien encadré par le Fath et les organisations de gauche dans un contexte international de moins en moins favorable aux tentations totalitaires. Et au Maroc demain, le PJD n’aura pas à exercer le monopole exclusif du pouvoir mais sera obligé de le partager avec le Trône et de gérer une opinion encore encadrée par des partis de gauche ou simplement séculiers.



La préparation de la société démocratique de demain passe donc par un dialogue qui n’exclut personne en vue de sceller précisément un pacte démocratique qui délimite avec clarté les fondements intangibles de la démocratie (égalité des sexes, liberté de conscience, bannissement des châtiments corporels, rapport de l’Islam avec l’Etat, etc.) et que tout un chacun s’oblige à respecter quelque soit la majorité dont il pourrait jouir à un moment ou un autre de notre vie nationale. Une fois ce pacte scellé, la garantie du bon fonctionnement du système dépendra bien évidemment du rapport force entre protagonistes. Mais il faudra au préalable l’avoir débarrassé de tout ce qui bloque son fonctionnement normal et cela demeure tributaire de l’unité des forces qui ont intérêt à l’avènement la démocratie.



C’est pourquoi j’ai toujours pensé – et défendu – que l’unité d’action doit évoluer vers un pacte alternatif et que d’impératif tactique, elle devrait se muer en alliance pour la démocratie. Cette conviction me semble dictée par les besoins de l’évolution de notre pays. Je ne vois pas la gauche prendre une part significative à cette évolution sans qu’elle n’assume son rôle dans la préparation de ses conditions. Et si tel est l’enjeu des manœuvres qui se trament aujourd’hui sous nos yeux comment imaginer que la gauche puisse acquérir son unité et la conserver sans s’entendre d’une manière ou d’une autre sur les choix qui s’offrent à elle ? C’est pourquoi il me paraît futile d’essayer de faire l’économie de ce débat en recourant aux anathèmes du genre « faire la politique sans les idées » ou « spéculer sur les desseins que nous préparent les étrangers » ou encore « caresser la bête dans le sens du poil dans un dessein électoraliste » !!...



Les idées exposées dans ces quelques lignes, qui n’engagent que leur auteur, n’ont point pour objet d’attiser une polémique préjudiciable à l’unité de la gauche. Leur seule ambition est d’inviter des camarades inquiétés par l’évolution prise depuis le tournant de la grève du 18 Octobre à examiner de plus près le rôle politique de la gauche à ce moment précis – et peut être crucial - de l’évolution de notre pays. Les auteurs du texte « à propos d’une dérive » ont eu le mérite d’ouvrir le débat, j’espère y avoir apporté ma modeste contribution.



Nejib Chebbi

Le 10 mars 2006

tunisnews

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Amorce d’un débat,by Nejib Chebbi

ADEL AYADI March 13, 2006 02:37PM

Re: Amorce d’un débat,by Nejib Chebbi

kacem March 13, 2006 07:05PM

Re: Amorce d’un débat,by Nejib Chebbi

Aziz March 13, 2006 07:15PM